Fabrice Durand

Professeur d’alto et de violon

Qu’est-ce qui t’est très cher de transmettre à travers tes cours ?

Partir vraiment de la notion de plaisir avant toute chose. S’il n’y a pas la notion de plaisir quand tu fais d’un instrument, quel que soit l’instrument, après tu es limité dans ta progression, tu es frustré, pas heureux et tu n’avances pas. Toujours essayer de susciter cette notion de plaisir, par l’envie de jouer. Partir de là où en est l’élève. Même s’ils ont le même âge et qu’ils ont commencé au même moment, ils n’ont pas le même vécu, le même environnement. Même si on doit arriver au même endroit, on ne va pas passer par le même chemin. Je suis assez intuitif là-dessus, je parle beaucoup avec les élèves. Dès que je vois une petite piste, une petite lueur, je pars de là. J’évite, parce qu’ils ont le même âge ou le même niveau, de leur faire faire tous la même chose, parce que ça ne s’y prête pas forcément. Il y a des morceaux plus adaptés à chaque élève : l’un par rapport au phrasé, l’autre plus technique. J’essaie de mettre leur aptitude, leur qualité en avant.

Que désires-tu transmettre à tes élèves à travers tes cours ?
La question de la transmission est une question de présence, de ce qu’on véhicule en soi. La plupart du temps le pédagogue véhicule ce qu’il a appris, ce qu’il pratique au quotidien, c’est-à-dire l’instrument pour les professeurs d’instrument. Il croit être surtout ce type de vecteur avec les outils qu’il a appris, qu’il croit lui-même réemployer et peut-être amender, faire évoluer en fonction de son expérience acquise. Avec le temps, on s’aperçoit que cela va au-delà de ces références, on apporte à l’élève « ce qu’on est » de manière globale.
Pour ma part, j’apporte ce que je connais du violon, de l’alto, ce qui m’intéresse depuis que je suis petit, c’est-à-dire faire de la musique avec les autres, à travers la musique de chambre et surtout l’orchestre. Mon quotidien tourne essentiellement autour de l’orchestre par mon poste d’alto solo à l’ORAP (Orchestre de Région Avignon Provence). D’ailleurs le premier stage que j’ai effectué adolescent était un stage d’orchestre et non d’instrument.

Ce qui est primordial, c’est de préparer individuellement les élèves, et de leur proposer très vite d’assister le plus possible aux auditions et aux concerts. Ce qui est difficile à gérer à cause de l’éloignement de Pierrelatte et St Paul des grands lieux de diffusion, et de l’emploi du temps scolaire, très lourd à gérer dans le système scolaire français. Sans parler de la difficulté de quitter l’espace familial et le petit écran. On a l’impression que la vie au quotidien des parents et des élèves/enfants est sous une espèce d’immense pendule qui empêche chacun de prendre le temps pour écouter, pour assister à des spectacles et profiter de toute une culture qui est pourtant présente sous diverses formes.

L’histoire de la transmission c’est : donner l’envie d’aller écouter, d’aller à la rencontre de l’autre à travers la musique et toutes les pratiques, tous les styles qui peuvent exister. Tout le monde étant sensible à un style de musique. On sait que notre devoir de pédagogue est de semer des graines : certaines vont lever, d’autres pas. Il y a des types de répertoire, de style ou même des instruments qui correspondent mieux à un élève qu’à un autre.

Tu enseignes le violon et l’alto ?

Oui, j’enseigne les deux. Je suis là d’abord pour l’alto. L’alto est l’instrument le moins connu du quatuor à cordes. Peut-être que je ne suis pas un bon VRP de mon propre instrument et que je n’ose pas le proposer aux élèves qui s’inscrivent pour apprendre le violon. J’ai moi-même mis un moment avant de le choisir, c’était plus par méconnaissance qu’autre chose, et c’est vraiment lui qui est plus en phase avec mon âme, dans mes choix esthétiques, comme son timbre et la hauteur des sons produits. Je préfère vraiment les sons graves ou médiums aux sons aigus. Il est vraiment plus en phase avec ce que je suis, un instrument discret, dans le ventre de l’orchestre, au service des autres.

Avant, les classes d’alto avaient la réputation de comporter un certain nombre d’élèves qui n’avaient pas un très bon niveau instrumental ou qui commençaient tardivement l’apprentissage de la musique ; quand on ne possédait pas une technique suffisamment aboutie, on devait pratiquer l’alto comme pis-aller, comme seconde chance. Alors que l’alto, dans les faits, demande plus d’énergie physiquement, plus de pression au niveau de l’archet. Les repères ne sont pas très différents entre le violon et l’alto, mais les doigts sont plus écartés, donc cela demande un peu plus d’effort.

La mise en vibration des cordes est un peu plus lente car les cordes de l’alto vibrent plus lentement, l’émission du son est un peu plus lente. Mais cette image de l’alto a bien changé, nous avons de magnifiques interprètes et aux derniers concours de recrutement dans mon orchestre, je puis dire que le niveau était excellent, nous avions l’embarras du choix.

Quel est le répertoire de l’alto ?

Outre le répertoire de l’alto, on a le répertoire du violon et celui du violoncelle. Les cordes du violoncelle sont accordées comme celles du violon et de l’alto : distantes d’une quinte ; et elles ont les mêmes notes que l’alto, mais une octave plus bas. Donc on n’a même pas besoin de transposer de tonalité, juste de tessiture. Par exemple, on peut jouer les Suites de Bach pour violoncelle ou les Sonates et Partitas pour violon.
Il y a nombre de compositeurs qui ont pratiqué l’alto : Mozart, Beethoven, Hindemith, Reger. Notamment des compositeurs pianistes qui ont joué de l’alto pour connaître l’orchestre car cela leur permettait d’être dans ce qu’on appelle le « ventre » de l’orchestre et donc de la composition et d’avoir une vue sur l’ensemble du spectre des instruments. L’alto a un rôle de second plan. C’est un état d’esprit d’en jouer. On ne s’attend pas à avoir des rôles de soliste, même s’il existe des concertos assez virtuoses, mais à être au cœur des choses. C’est un instrument plus social et amical. On est avec les autres, au service des autres et de la musique.

Y a-t-il des œuvres pour alto que tu affectionnes particulièrement ?

La Symphonie concertante en mi b majeur pour violon et alto de Mozart. Il existe une magnifique version par Antoine Tamestit qui joue et dirige l’orchestre en même temps. Clic !

Des ballets comme Coppelia de Léo Delibes et Giselle où il y a de magnifiques solos d’alto :


Le Concerto pour alto de Bartok, ici avec l’excellente altiste Tabea Zimmermann :



Des quatuors à cordes avec de beaux solos, comme le 2ème quatuor de Borodine :



Et aussi les œuvres de Chostakovitch ; de Debussy ; le Sextuor à cordes de Brahms ; le Trio des quilles de Mozart pour clarinette, alto et piano ou encore les sonates d’Hindemith :



Quand est-ce qu’on peut commencer l’alto ?

C’est comme le violon. On peut commencer très tôt. Après, tout dépend du profil de l’enfant. Les premières années, il faut laisser les enfants jouer, les laisser aller à l’éveil musical et rencontrer la musique différemment. Après, à partir de six ou sept ans, quand ils sont capables de travailler régulièrement, ils peuvent suivre ce qu’on propose en école de musique. Souvent, même un enfant qui commence à 8 ou 9 ans rattrape en deux ans les enfants qui ont commencé trois ou quatre ans plus tôt.
On peut commencer à tout âge. J’ai même des adultes. Les classes sont très demandées et la priorité est donnée aux enfants, donc il y a peu de place, mais c’est possible.

Comment choisir l’instrument sur lequel on jouera à la maison ?

Il faut venir me voir car cela dépend vraiment de la longueur des bras. On a des tailles à l’alto comme au violon. Celui de l’adulte, c’est l’entier. Et puis il y a les trois-quarts, les demis, les quarts, les huitièmes, les dixièmes et même les seizièmes maintenant pour les tout-petits.
Je propose ensuite plusieurs possibilités. Je peux conseiller la visite d’un luthier pour une location ou un achat, sachant qu’ils vont garder entre un et trois ans leur instrument selon la croissance de l’enfant. Il faut voir le rapport entre le coût d’une location et celui d’un achat. Il faut aussi faire le point la première année pour voir si l’instrument intéresse vraiment l’enfant.

Fais-tu faire de l’improvisation ?

Non, j’ai un enseignement relativement traditionnel dans le sens où je n’aborde pas forcément des questions de musiques contemporaines ou d’improvisation, si ce n’est par le biais de quelques propositions ponctuelles, mais pas avec un support d’œuvres ou de pièces spécifiques.

Comment décrirais-tu le contenu de tes cours ?

Je résous d’abord les soucis de technique et de position. Il faut trouver une position qui corresponde à l’anatomie de l’enfant avec le choix d’une mentonnière ou pas, d’une épaulière ou pas. La taille du cou, la forme de la mâchoire, la position et la taille des doigts ; la nature plus ou moins décontractée de l’enfant : tout a un impact énorme sur le jeu. C’est peut-être un des instruments qui, au niveau psychomoteur, nécessite le plus de concentration et comprend le plus de difficultés, car la position n’est pas naturelle et est latéralisée. Le geste de l’archet ne correspond pas du tout au schéma corporel. Gérer son maniement, tracer cette ligne dans l’espace pour jouer sur les cordes, est compliqué. De ce fait, je fais énormément attention à ce que les élèves arrivent à trouver un jeu souple en toute décontraction. La moindre tension perturbe l’émission du son. Je passe beaucoup de temps à trouver le son, à ce que l’élève s’approprie l’instrument, que ce dernier devienne comme un prolongement de son corps, que le geste de l’archet soit comme un geste de respiration, le plus physiologique, anatomique et naturel possible.

En cycle I, mon objectif est d’arriver à jouer le plus juste possible, à comprendre la construction de tonalités simples en première et troisième position, associé à un maniement propre de l’archet.

En cycle II, le but est de développer la technique pour aborder un répertoire plus large. C’est aussi d’atteindre une certaine autonomie. J’essaie de leur faire comprendre les différences d’interprétations suivant les compositeurs et les époques : les styles de jeux, le vibrato et les différentes techniques pour moduler le son, les nuances et construire les phrasés.

En cycle III, mon but est qu’ils puissent être libres d’aborder des styles de répertoires plus larges. La visite d’autres classes s’avère alors absolument nécessaire, même si des rencontres ont déjà eu lieu avant. Après, s’ils aiment le jazz, la musique traditionnelle ou d’autres choses, je nourris leur curiosité et les pousse à oser aller à la rencontre des autres.
Je fais aussi des transcriptions et des arrangements de musiques qu’ils aiment bien. Ça a pu être le thème de Star Wars ou des musiques de Lindsey Stirling. C’est une forme de stimulation ou de petit « dessert » qui complète leur programme hebdomadaire et qui va renforcer leur motivation.

Quels sont les projets de ta classe ?

Cette année ce sont des projets avec l’orchestre à cordes et le projet Haydn du 19 et 20 mai 2017 pour lequel ils jouent en musique de chambre.
Tous les ans, j’organise un concert de classe pour que les élèves apprennent à se connaître, parce qu’ils assistent peu aux cours des autres et afin qu’ils puissent mettre en perspective leur propre apprentissage.

A partir de quel âge peuvent-ils aller à l’orchestre ?

Il y a l’orchestre des plus jeunes dont s’occupe Fabienne auquel ils peuvent aller dès la deuxième ou troisième année d’instrument. A l’orchestre des plus grands, c’est plutôt à partir du second cycle. »

Voici quelques liens pour découvrir Fabrice Durand et son univers artistique :



Interview réalisée par Julia Fayolle le 13/02/2016





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